Retour de lecture » le journal d’un føu » d’Ahmed El Falah, publié en mars 2023 aux éditions Le Sélénite à Rabat. Donné à moi, pour lecture en exclusivité, par Legrandvidegrenier Cmr. Né à l’actuel Afghanistan le 30 septembre 1207, et décédé à l’actuelle Turquie le 17 décembre 1273, Mawlana Djalâl ad-Dîn Rûmî est un poète, théologien, philosophe et mystique Persan qui a profondément influencé le Soufisme, au point d’être considéré comme l’un des grands maitres spirituels musulmans et appelé sous le titre de « Mawlana » signifiant « notre maître »… comme le titre « Rabbi » « Maître » donné au Christ par ses disciples. Mawlana qui fut reconnu de son vivant comme un Saint, fréquentait les Juifs et les Chrétiens tout autant que les musulmans. Pour célébrer le 800ème anniversaire de sa naissance, l’Unesco a d’ailleurs proclamé l’année 2007 en son honneur. Son œuvre principale, à savoir le « Masnavi », traditionnellement désigné comme « le Coran en Perse », constitue l’un des plus grands commentaires ésotériques du Coran et des hadiths (versets). Cette œuvre est considérée comme l’une des plus influentes du Soufisme. Le Soufisme désigne les pratiques ésotériques et mystiques de l’Islam visant la « purification de l’âme » en vue de se « rapprocher » de Dieu. On parle ici d’une voie d’élévation spirituelle, un chemin initiatique de transformation intérieure, transcendant le formalisme des intégristes et autres tenants d’un islam rigoriste. Pratiqué généralement au sein d’une confrérie rassemblant des fidèles autour d’un maître spirituel, le Soufisme se veut le « cœur » de l’Islam. Dans « le journal d’un føu », l’auteur Ahmed El Falah parle à Mawlana… Mais il ne vous dit pas qui est Mawlana. Il n’y songe même pas. Et j’ai aimé cela. Si vous n’avez pas une certaine culture islamique, vous ne saurez pas qui est Mawlana. Et j’ai aimé cela. Si vous n’êtes pas Marocain ou si vous ne vivez pas au Maroc, ou du moins encore, si vous ne vous intéressez pas à l’actualité de ce pays, vous ne saisirez rien des maux qu’il décrie. Et j’ai aimé cela. « Le journal d’un føu » d’Ahmed El Falah est « unapologetically » endogène, tant sur le plan spirituel que sur le plan socio-politique. « Unapologetically ». Sans vergogne. Ce point m’a frappée et j’y ai médité longuement… un livre qui se veut être lu du monde entier, mais qui demeure résolument endogène. Sans complexe. J’ai jeté un coup d’œil à Jasmine… Et j’ai aimé cela. Il revient donc au lecteur Camerounais ou Français ou Togolais, peu importe, de faire ses propres recherches pour saisir le contexte de ce texte. Ce que j’ai entrepris de faire. J’aime qu’un écrivain enrichisse ma culture. J’ai adoré cela en lisant « le journal d’un føu ». La discipline de l’écrivain en appelle à la discipline du lecteur. Si vous êtes un lecteur paresseux, qui veut simplement lire une belle histoire toute simple, sans trop chercher à cogiter ou à méditer… passez. Ahmed El Falah n’a pas écrit pour vous. Et cela, même si vous êtes Marocain. Car, le tableau qu’il dépeint est encore plus inconfortable pour qui comprend ses métaphores. Ainsi, j’ai cherché qui était Mawlana… Dans « le journal d’un føu », Ahmed El Falah parle donc à Mawlana… En de courts textes d’une esthétique à la fois aérée et éthérée, il lui raconte le Maroc actuel… ses injustices, ses violences, ses beautés écorchées, ses larmes… son peuple qu’il ne voit plus, qu’il n’entend plus… son peuple jugé, pré-jugé, persécuté, muselé, abandonné à lui-même… tellement qu’il en devient føu… dans le journal d’un føu, au-delà de l’artiste, au-delà de l’écrivain, au-delà du paria jugé paria selon les stéréotypes sociétaux et religieux de sa socio-culture… c’est le citoyen marocain lui-même qui semble ainsi crier au Maître Mawlana… « Mawlana, j’ai tout essayé, ça ne marche pas. Je me suis cherché, mais je ne me retrouve pas. Dans tous les endroits où je suis passé. Les librairies, les bars, les cafés. J’ai sorti tous les albums de famille. J’ai inspecté toutes les photos qu’on a prises de moi. J’ai demandé à toutes les personnes que je fréquente. Personne ne m’a vu. Il y en a même qui m’ont dit : « si on te voit, on t’appelle. Personne ne m’a appelé… est-ce une folie que de se chercher, Mawlana… ? »… Comme une volonté inassouvie de liberté, de liberté d’être, mais à chaque fois « camisolée » par les dogmes tant religieux que socio-politiques. « … Est-ce une følie que de se chercher, Mawlana… ? » Dans une beauté poétique magistrale, capturée en des clichés de scènes cinématographiques du Maroc d’aujourd’hui, Ahmed El Falah dessine le Marocain de ce siècle avec ses aspirations et même son physique et même ses amours… et même sa se*xua*lité… jugés non conformes par le Régime imposant caricaturé sous le Parlement à la fois en ses membres et en son majestueux bâtiment. Le Régime qui le pré-juge et le juge de fou, à tel point que le citoyen en est lui-même convaincu, mutilé et muselé qu’il est, au point de ne pouvoir confronter ses pensées qu’avec son propre reflet dans le miroir… Alors dans cette følie, vers qui se tourner… ? qui peut l’écouter sans le juger ? qui peut voir ses nombreux avortements clandestins, ces nombreux bébés tu*és dont le sang crie dans les rigoles de la ville de Rabat ? parce que les jeunes mères mineures, soit viølées soit prøstituées par misère n’ont pas le choix face à une loi qui refuse de légaliser l’avørtement ? et qui en meurent dans des circonstances d’indigence et d’insanité intølérables… « entre 600 et 800 avørtements clandestins chaque jour » lirai-je dans mes recherches… qui peut aider le « føu » à se faire entendre du Parlement.. ? sinon Mawlana… Ahmed El Falah ressuscite Mawlana et le promène dans Rabat… la capitale… la capitale avec les répressions san*glantes du peuple qui manifeste, qui gicle du sang sur les pavés, qui devient føu… alors qu’il essaie simplement de se faire entendre… qui peut aider le føu à se faire entendre du Parlement… ? « … Tu es trop. Tu as tellement été. Et puis c’est quoi cette manie de toujours vouloir donner ton avis ? Est-ce qu’on le donne, nous ? on se contente d’aimer tout ce qu’on voit. On dit que tout est beau… ton authenticité nous a toujours insultés… c’est notre culture qui veut ça. » « Ils ont choisi pour moi, Mawlana, ils ne m’ont rien demandé. Mon corps était couvert de sang. Je me suis amusé à comparer mes blessures. » La puissance de l’écriture d’Ahmed El Falah réside dans sa capacité quasi naturelle et spontanée à mêler la Candeur au Chaos, des réflexes d’enfant à des traumas d’adulte. Ahmed El Falah poétise le chaos sans en atténuer la laideur… on dirait un jardinier qui l’air de rien construit des édifices et des murailles sur fond de bouquets de jasmins… avec une maitrise au mot près de la mise en scène cinématographique qu’il veut sciemment donner au rendu architectural. D’ailleurs, il est comédien, auteur et metteur en scène… « … Rabat est si petite qu’il suffit de coller son oreille par terre pour entendre ses histoires. C’est comme ça que j’ai découvert que la femme de mon médecin n’était pas une femme. Que le garçon brun d’1m85 qui chaque matin me servait mon café, avec un sourire aussi radieux qu’une composition de Vivaldi, avait adopté un chat. Que ce même garçon de café était le fils caché de mon médecin. Et que sa femme, qui n’était pas une femme, était allergique aux poils de chat. On dit que les murs ont des oreilles. A Rabat ils parlent. » Ahmed El Falah a un sans gêne totalement décomplexé à empiler, à enchâsser les uns aux autres, tel un petit garçon qui débite sans trop réfléchir, des faits sans aucun rapport immédiat entre eux, pour vous expliquer le puzzle socio-politique à la fin, tel un enfant qui réussit enfin à attacher ses lacets. Le jardinier, l’air de rien construit des édifices sur fond de bouquets de jasmins… Mais qu’est-ce donc écrire ? si ce n’est architecturer, « pyramider », orchestrer… qu’est-ce donc écrire si ce n’est se soucier de la Beauté du rendu architectural… car l’écrivain, tel le sculpteur, ou le peintre ou le violoniste, est un artiste… il cisaille, il rabote, il re-moule, il rejoue les notes cent fois, il recherche l’harmonie, il détruit, il reconstruit… tel Daniel Alain Nsegbe repassant au crible et réexaminant cent fois chaque phrase de ses textes. Qu’est-ce donc écrire ? si ce n’est mourir chaque soir et ressusciter tel le soleil à chaque aube, avec dans la tête une symphonie qui vous hante et qui ne vous quitte pas, qui vous investit l’esprit du droit tout-puissant que lui donne l’Univers, et dont vous seul pouvez écrire la partition… ? car pour moi, oui l’Ecriture est Son, l’Ecriture est Musique. Ahmed El Falah est un compositeur et chef d’orchestre exceptionnel. Ahmed El Falah est rigoriste à la fois dans la préservation de la candeur de son art, qui fait sa poésie- musique, et dans la dégaine à qui mieux mieux du mal-être du peuple. « Le silence m’a réveillé. Mon réveil n’avait pas sonné. La voisine du dessus n’avait pas fait les cent pas entre sa chambre et la salle de bain pour parfaire son maquillage. Les oiseaux n’avaient pas toqué à ma fenêtre pour que je remplisse leur mangeoire de graines. Je m’étais réveillé en sursaut. J’avais l’impression de mourir. Je n’ai pas envie de mourir avant de me retrouver, Mawlana.» Ainsi pour dire, je n’ai pas envie de mourir pour me faire entendre, je n’ai pas envie de mourir pour qu’on me voie enfin… je n’ai pas envie de mourir pour enfin vivre en paix et heureux, tel que je suis… moi, le fou que le Gouvernement ne voit pas et n’entend pas. Sauve moi Mawlana… A chaque orgasme littéraire du føu, orgasme à la fois libérateur et douloureux, à chaque pulsion sous forme d’un court texte, Mawlana le guide éternel et omniprésent, répond par un quatrain extrait d’un de ses poèmes, comme des hadiths soufistes en opposition avec l’islam extrémiste qui torturerait le citoyen føu… et tel un quatrain prémonitoire, Mawlana s’adressant au føu pour la toute première fois, lui dira : « Frappe avec une pierre l’aiguière des paroles ignorantes, Attache-toi à l’habit de ceux doués d’intelligence. Ne reste pas un seul instant avec les ignorants : Le miroir se rouille, quand on le met dans l’eau. » T’écoutera-t-il, Mawlana…? Voici qu’il erre là-bas, dans les rues sans fin, chantant ton nom dans Rabat… te trouvera-t-il enfin, Mawlana…? J’aime qu’un écrivain ait un univers propre à lui. Singulier. J’aime qu’un écrivain écrive comme personne d’autre. Peu importe que son univers rentre dans les schémas conformes et conformistes d’une écriture dite classique ou conventionnelle, ou « éditable ». Rien à secouer. J’aime les hors-la-loi et les anticonformistes. La Beauté est parfois dans les aspérités. La Beauté est la Beauté, qu’on la trouve belle ou pas. J’aime qu’un écrivain assume sa Muse, c’est-à-dire son univers, que celui-ci soit aimé, reconnu ou pas. Depuis petite, j’aime les gens debout sous le Soleil et sous la Lune. Les gens qui ne s’excusent pas d’ETRE. Basta. J’aime qu’un écrivain vous happe dès la 1ère phrase : « Mawlana, j’ai tout essayé, ça ne marche pas. Je me suis cherché, mais je ne me retrouve pas. » Avec Ahmed El Falah, on ne tourne pas en rond dans le salon, il vous traine directement dans la chambre, avec la cocasserie, l’incomplexe d’un enfant et la souffrance d’un adulte. J’aime qu’un écrivain vous happe dès la 1ère phrase… et ne vous relâche plus jusqu’à la dernière. Un coup de poing dans la gueule. Ahmed El Falah écrit comme j’aime. Entièrement. Quitte à se brûler les ailes. Debout sous le soleil et sous la lune. Ne relâcher sa plume qu’à l’apogée de l’agonie. Offrir son bouquet sanglant de jasmins au public à la fois choqué et extasié… doit-on l’acclamer ou le faire périr… ? Ecrire pour ETRE. Ecrire avec le cœur de son cœur. « A mun’am, tombwéa nà bébolo bongo, bato ba tôpi tè dina lôngô o bwindéa nà o bwindéa… kè o kèdi loba. Tô bunya o si ma wô pè. A Dany… yèkèîtè o longè lôngô, bola mèsè nà mèsè nà o kè Loba ! » M’avait soufflé Mémé ce matin-là, en se penchant pour humer la poussière de la cour et prédire ainsi la météo de la journée… « Mon enfant, si à travers tes œuvres, les hommes disent ton nom pour l’éternité… alors tu auras blessé Dieu. A jamais sur Sa peau, Il portera la marque de cette blessure. Dany… dans ta vie, fais tout ton possible pour blesser Dieu ! » Doit-on l’acclamer ou le faire périr… ? Ecrire pour redevenir ce que l’on est. Ecrire pour reprendre à Dieu, un brin de Peau d’Eternité. Qu’est-ce donc écrire Ray Ndébi … si ce n’est cela… ?




