Mistirijo est le 2e roman de Djaïli Amadou Amal paru aux éditions Proximités au Cameroun, à Yaoundé. L’exemplaire que j’ai fait partie de la 3e édition de 2017. Roman de 158 pages. Genre : Fiction-Drame De quoi parle l’œuvre ? Ce roman traite principalement de la stigmatisation violente et récurrente des personnes âgées en Afrique : Elles sont aisément traitées de sorcières. Particularité et point fort : La thématique touche toutes les communautés africaines, peu importe les pays, peu importe les tribus. Au Cameroun, par exemple, toutes les tribus s’y reconnaitront. L’histoire galope sur plusieurs époques différentes et successives Cette chevauchée se fait par intermittences ; un peu comme une voiture qui roule en zigzaguant sur la route : Elle va en droite puis à gauche, puis repart à droite, et revient à gauche et ainsi de suite, tout le long de la route donc, du roman. Cadre spatio-temporel : L’histoire se déroule au Cameroun sur plusieurs époques. Un Cameroun colonial, puis postindépendance, et un Cameroun actuel. On va successivement de 1934 à 2005. L’histoire s’étend sur 02 siècles. Figures de style majeures : Anaphore et répétition. Ces deux figures de style reviennent le plus souvent dans les romans de Djaïli Amadou Amal. Structure Pour vous expliquer le schéma narratif du roman, Je prendrai un autre exemple : On est toujours sur la route en train de conduire. Vous voyez un peu quand vous avez en face de vous un pont à 02 voies ? Vous avez le choix entre deux routes qui vont pourtant au même endroit. Une route est un pont surélevé et l’autre route, plus basse, est le pont d’en dessous. Les deux routes vont exactement dans la même direction. Ici, cette direction c’est Aïssatou, le personnage principal, son histoire poignante. La route d’en dessous c’est l’époque 2005, donc le siècle présent, et le pont d’en haut ce sont toutes les années qu’elle a traversées depuis sa naissance en 1934. Pourquoi j’ai pris ce double pont en exemple ? Parce que Djaïli nous fait traverser en même temps le 19e et le 20e siècle, avec la même vitesse et avec une simplicité enfantine… Scène actuelle : On est en 2005 et un petit garçon du quartier, du nom de Moussa est très malade. Il est au bord de la mort et Gogo Aïssa (tante Aïssa) est accusé d’être une mistirijo, une sorcière. C’est elle qui a mangé le cœur du petit. La veille Gogo Aïssa n’y comprend rien. Elle doit sur le champ recracher le cœur de Moussa sinon elle sera soit lynchée soit chassée du quartier. Gogo Aïssa, sous son humilité, est une redoutable mistirijo qui masque bien son jeu. C’est Dodo, le grand marabout, qui a parlé. Il ne peut se tromper. C’est sur ce drame que s’ouvre le roman de Djaïli. C’est ainsi qu’on engage notre conduite sur le pont à deux voies : Sur le drame actuel de 2005. Après cela, va-ton rester en 2005… ? Que non. Djaïli nous fait rouler sur les deux routes au même moment, vers la même destination : L’histoire fascinante et ô combien poignante de Aïssatou. Cette femme âgée, va remonter silencieusement le temps (Remonter… C’est pourquoi le 19e siècle, je le mets sur la voie d’en haut…) et nous raconter son histoire par la bouche de Djaïli l’autrice-narratrice. En silence, dans le secret de son cœur, Aïssatou se souvient… Tandis que la foule de 2005 (la route d’en dessous) est à deux doigts de la lyncher dans le quartier. Par intermittences donc, Djaïli remonte le fil de l’histoire et nous narre la gloire passée d’Aïssatou et les multiples tragédies qui ont jalonné sa vie de 1934 à 2005 (les accidents, les péripéties). Suspense : Il y a de la vitesse dans ce roman. Ça roule à vive allure. Les péripéties s’enchainent avec fracas. Pas le temps de s’ennuyer, ce sont des klaxons qui sonnent à tout bout de champ sur la route… On a le cœur sur la corde raide, on joue à l’équilibriste, un accident est vite arrivé, d’ailleurs à peine notre voiture se prend une motocyclette en pleine gueule qu’un camion lui rentre brutalement dedans… On transpire on angoisse, on est frustré de vite arriver de l’autre côté du pont, de vite connaître la fin, de vite avoir ce que Bernard Weber appelle « la récompense » … On tourne les pages en haletant, agacé, à deux doigts de les déchirer, vivement que ces accidents/péripéties passent vite ! On veut savoir !!! En entrecoupant à chaque fois la situation de 2005 par des interruptions inopinées du passé, et puis, en entrecoupant ce passé lui-même par des retours soudains en 2005, Djaïli crée beaucoup de tension et beaucoup de suspense dans le récit. Je tournais les pages, délicieusement agacée, j’avais soif de connaitre la suite, mais où m’emmenait-elle ? Que va-t-il arriver ? Va-t-on tuer la pauvre et innocente Gogo Aïssa ? Et qui était-elle ? Que lui était-il arrivé dans le passé ? Pourquoi s’était-elle enfui loin… Si loin de chez elle… ? Quel lourd secret cachait-elle… ? Qui était réellement Aïssatou ? L’intrigue Secrète et pas du tout immédiate, elle commence à se deviner à la page 107, pour s’affirmer totalement à la page 136. En fait, ce n’est même pas l’intrigue qui ici est au cœur du roman, mais bel et bien la stigmatisation d’une dame âgée, solitaire et sans famille. Cette stigmatisation douloureuse propre à l’Africain qui soupçonne de sorcellerie toute personne avoisinant déjà 70 ans et encore un peu trop vivante sur terre, tandis que les plus jeunes meurent… C’est forcément Gogo Aïssa qui mange tous les enfants qui meurent au quartier… De plus, personne ne sait rien d’elle, elle a débarqué un beau matin il y a des décennies, personne ne la connait vraiment…C’est une mistirijo. Cette intrigue secrète, dévoilée tardivement, vient juste rajouter du suspense à l’histoire. Elle est comme l’accident ultime : Le choc par excellence. La chute de cette intrigue nous attend quand on arrive enfin, essoufflé au bout du pont : Elle est la récompense, le gros bonbon que Djaïli a réservé pour nous, pour nous récompenser d’avoir traversé le pont jusqu’au bout en endurant tous les accidents de la route. ET QUEL BONBON !!!!! Croyez-moi, il en valait la peine !!! Le style : Un peu comme Munyal, Mistirijo a la tonalité profonde d’une prose poétique, sans être lourde. Les phrases sont simples et extrêmement digestes. Il y a, comme dans les deux autres romans de Djaïli, une intimité qui lui est propre. Le style est intimiste. Murmuré. Je compare toujours l’écriture de Dajïli à une marche silencieuse, sur la pointe des pieds, dans un couloir. On dirait une conteuse qui vous souffle à voix basse quand tout le monde dort, et qu’il ne faut surtout réveiller personne. La force de l’écriture de Dajïli c’est son ATMOSPHERE. On dirait une écriture voilée, oui voilée, toute en litote, toute en retenue, mais qui crie pourtant des vacarmes de douleur qui ne vous laissent pas indifférents. Temps : principalement le passé simple et l’imparfait. Le présent et le futur de l’indicatif interviennent seulement dans les dialogues entre les personnages La chute : Elle coule de source, douce et magistrale. Tout ici est dans la finesse. Mon avis : Je n’avais pas encore lu Mistirijo, même si je l’avais acheté depuis de nombreux mois. J’aime déjà tellement Djaïli que je voulais me donner la chance de découvrir et d’aimer quelqu’un d’autre (rires !) Je trouve Mistirijo plus impliqué et plus soutenu dans le schéma narratif, plus recherché. L’histoire est poignante. Un roman profond de solitude, de douleur et de mystère. Le mystère est omniprésent ici. C’est le type de roman qu’on garde contre son cœur après l’avoir lu, en soupirant pour le digérer lentement. La violence envers les femmes est ici décriée avec une telle douceur et un tel chuchotement qu’on se rallie à Aïssatou sans même s’en rendre compte. Ce roman est un vrai baume au cœur. Ila rejoint mon chevet du lit. Je le relirai encore une 3e fois. Mistirijo est le meilleur des 03 romans de Djaïli : En termes de singularité de l’histoire, en termes de la problématique soulevée, en termes de structure, en terme même de plume.




