Analyse · 15 / 22

Le clan des femmes

de Hemley Boum

Lecture
Danielle Eyango
Durée
9 min
Longueur
2 058 mots
Visuel : Le clan des femmes
Mon analyse de « Le clan des femmes » de Hemley Boum — photo

Analyse littéraire du roman « Le clan des femmes » de Hemley Boum En quoi consiste brièvement l’analyse littéraire d’un roman ? Un roman est une œuvre narrative en prose. Analyser un roman revient à le lire de façon méthodique, et en faire un commentaire composé qui ressortira : Le sens du roman, Le mode de narration de l’auteur Le schéma narratif du roman Les éléments constitutifs du roman : les personnages, l’intrigue et sa forme (unique ? complexe ? enchâssée ?), le cadre spatio-temporel Présentation du roman Paru chez l’Harmattan en 2010, il s’agit du tout premier roman de l’écrivaine camerounaise Hemley Boum d’ailleurs lauréate de plusieurs prix, notamment : Prix Ivoire en 2013 pour « Si d’aimer » Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 2015, Prix du livre engagé en 2016, Prix Ethiophile (prix spécial du jury 2016), et prix les Afriques 2016 pour « les maquisards » Prix Ahmadou-Kourouma en 2020 pour « Les Jours viennent et passent » dont nous avions déjà fait l’analyse sur cette page. C’est en lisant « les jours viennent et passent » que je suis tombée amoureuse de la plume de Hemley Boum, et que j’ai voulu alors lire ses œuvres antérieures : Merci à Legrandvidegrenier Cmr et à l’écrivaine elle-même d’avoir rendu cela possible, car certains de ses romans deviennent difficiles à trouver. « Le clan des femmes » est un roman de 137 pages, à la fois sobre tant dans son écriture, que dans sa structure… et même dans sa couverture. Cette sobriété ou encore cette retenue, je l’avais retrouvée aussi dans « les jours viennent et passent ». Autre chose qui me frappe ici : le rôle de la femme. Cet aspect est aussi présent dans « les jours viennent et passent ». Je commence peut-être à décoder l’ADN littéraire de Hemley Boum… je veux dire ce qui me fera reconnaitre sa plume même si le livre a perdu ses 1ère et 4e de couverture ainsi que toutes les indications y relatives. Car on analysera uniquement les romans de Hemley Boum cette année (ce qui est différent des brèves notes de lecture). Je ne lis jamais pour lire. Au-delà de l’amour viscéral de la lecture. Je lis : Pour regarder l’Univers à travers les yeux de quelqu’un d’autre et éventuellement m’ouvrir l’esprit et voir avec le sien, ce que peut-être je ne voyais pas avant… ce que j’appelle toujours en d’autres termes « faire l’amour avec l’auteur ». Et si j’ai aimé… Je relis. Cette fois, pour identifier l’ADN littéraire de l’écrivain. Puisque j’ai aimé « faire l’amour » avec cet auteur, il entre dans le cercle de mes auteurs favoris et ceux-là, je dois pouvoir reconnaitre leur parfum dès la 1ère page même sans voir leurs noms inscrits. Croyez-le ou pas mais, en Littérature, il y a une sorte de code génétique : un squelette qui ne change jamais, peu importe l’intrigue que l’auteur raconte. Padre me disait à Libermann : « l’intuition peut être une forme d’intelligence, si elle est pratiquée encore et encore comme une science. C’est toi qui n’as pas encore assez confiance en toi. Ne cherche pas à être ce que tu n’es pas. Tu es une enfant dans l’âme. Tant que tu dis que tu vois comme un adulte, tu demeures aveugle » faisait-il dans un sourire avant d’ajouter « et ton péché demeure ». Là, je pouffais de rire. « Je dois faire comment alors ? Aka ! Engelbert Mveng dérange ! je ne comprends rien ! » « Je te l’ai déjà dit : quand tu lis, oublies que tu lis. Imagine-toi si tu veux devant un buffet alléchant… et tu marches lentement pour sentir chacun des parfums de la table. Dis-moi ce que tu sens, ce que tu vois, ce que tu perçois… A force de humer, tu sauras reconnaitre chaque écrivain même s’il se camoufle, tu sauras le comprendre vivement comme un enfant sans trop intellectualiser. Demeure une petite fille et là… éphata ! tes yeux s’ouvriront. Maintenant, relis. » De quoi parle l’œuvre Le roman raconte l’histoire de la petite Sarah mariée de force quand elle avait 9 ans à un homme qui était assez vieux pour être son grand-père. Par les voix du narrateur et de Sarah elle-même, l’auteur nous fait vivre la précarité du présent et de l’avenir d’une femme née au Cameroun, en période précoloniale, au fin fond d’un village de la tribu Bassa. Une femme qui a traversé les générations et qui porte sur elle le poids des liens plus forts que le sang, des liens d’autres femmes qui ont marqué sa vie, le poids du stigmate de la stérilité, le poids de la fragilité de sa vie en tant que femme dans une société dirigée de main de maître par les hommes… Sarah subit le viol à sa première nuit de noces. Son enfance est profanée car elle est mariée. Sara tombe enceinte après ses premières règles mais Sarah ne sait pas ce que signifie être enceinte. Sara est telle une brebis au milieu des louves, ses coépouses. Elle est encore une enfant mais elle subit déjà les jalousies perfides et les responsabilités de femme mariée. Mais Sarah a un ange gardien :Première Epouse, la matriarche de la concession, qui la prend farouchement sous son aile et défend farouchement au vieux mari de la toucher après une fausse couche extrêmement douloureuse, évacuée au bord d’une rivière dans des conditions précaires, et qui lui laissera longtemps des séquelles d’infertilité… Sara est héritée par le fils de son mari défunt, comme une simple parcelle terre, qui n’est bonne qu’à donner du fruit… mais Sara ne donne pas de fruit… Sara épouse ensuite le frère de son deuxième mari, telle la Samaritaine de la Bible que Jésus ce jour-là attendait au puits, faisant alors mine de vouloir se reposer… Sara a enfin trouvé l’amour en cet homme. Finie la polygamie. Il l’a choisie entre toutes. Uniquement elle. Mais Sara ne donne toujours pas de fruit… et ses entrailles vieillissent avec elle… telle Sara, la femme d’Abraham… et telle Sara la Juive, vers la fin de sa vie, après avoir veillé sur les enfants de la nouvelle femme de son mari, Sarah donne enfin du fruit : un fils. Un seul : Le père de Hemley Boum. Thématiques : Pour thématique principale ici, je ne dirais pas la stérilité… mais je dirais plutôt, la stigmatisation douloureuse de d’une femme du fait de son infertilité, dans une société africaine résolument traditionnelle où, ne pas enfanter est uniquement de la faute de la femme et symbole alors, d’inutilité sociale et même existentielle. Ceci n’est pas une thématique ancienne, loin de là. Aujourd’hui encore, les valeurs culturelles et traditionnelles africaines-valeurs d’ailleurs magnifiques et que j’adore- gardent cette « répartition » claire des responsabilités de l’homme et surtout de la femme. Celle-ci est faite pour se marier et donner des enfants. Une femme qui ne remplit pas ces deux (02) conditions est aujourd’hui encore, perçue comme un peu « de travers »… dans ma tribu maternelle, qui meurt célibataire et jamais mariée voit alors son cadavre revêtue d’une belle robe blanche… Même après la mort, ce stigmate vous poursuit. Une femme qui n’a pas d’enfant est aussi perçue comme femme de mauvaise vie, et on dira « a bi ndé bamba ! a si ma pula ya ! » elle ne veut que se prostituer ! elle ne veut pas enfanter ! une femme qui n’arrive pas à donner du fruit est perçue comme sorcière au fur et à mesure que l’âge avance… et on dira « lémba ! a dédi bana bao bèsè o dibum ! » sorcière ! elle a mangé tous les œufs de son ventre ! Sarah ici cristallise non seulement la femme africaine dans cette souffrance d’infertilité mais également, toute la beauté de la culture africaine. Oui, je dis Beauté. Car, la beauté pour moi n’est pas synonyme de perfection, mais de clair-obscur. La beauté est cette forte identité traditionnelle et culturelle qui nous singularise au milieu de tous les autres peuples. Avec ses qualités et ses défauts, cette société africaine est belle car elle est unique. J’aime également cette sororité entre femmes que l’auteur tisse, ceci se retrouve dans « les jours viennent et passent »… il y a chez Hemley ce lien très fort quoique discret entre les femmes sur plusieurs générations… Il y a aussi cette puissance régénératrice de la Femme. Pour Hemley, c’est Elle qui peut créer et recréer l’Univers à chaque génération, à chaque lignée. Pas dans le sens d’enfanter, mais dans le sens même de vivifier, d’ordonner, de protéger le Monde du chaos, de RESTAURER. Première Epouse dans ce roman, est le personnage même qui porte sur lui tout ce symbolisme. Chez Hemley, les personnages masculins sont parfois pâles, si pâles… mais on peut la lire sans même y faire attention… Je parle ici de son style. Style : Je parlais tantôt de sobriété. Tout est en retenue chez Hemley Boum, même les émotions qu’on aimerait parfois plus poignantes… il y a chez elle, un calme omniprésent même dans les scènes de chaos. Une « paisibilité », une humeur toujours égale. Sa littérature est sobre et sereine. On est dans une vallée calme où on se promène sans esclandre pour voir ce qui s’y trouve. Les phrases ont une construction simple, et le langage est dépouillé de toute complexité. Dans ce 1er roman, même le souffle littéraire a été retenu et sobre. Choix intelligent pour un premier livre. 137 pages uniquement. On y voit une plume qui s’essaie, hésite, encore peu sûre d’elle mais ferme et sereine dans l’image qu’elle veut donner de Sarah et de la Femme en général. Il y a déjà ici un relief clair et précis de ce qui fera l’ADN littéraire de Hemley Boum plus tard dans « les jours et viennent et passent » où son style et son style sont déjà totalement épanouis. Temps de conjugaison : Principalement le passé simple, l’imparfait et le présent de l’indicatif. Ce qui s’explique par le fait que le narrateur et Sara ont tendance parfois à raconter l’histoire comme si elle se déroulait là à l’instant, au beau milieu d’un paragraphe alors jusqu’ici conté à l’imparfait… à ce propos, je note un emploi inapproprié des temps de conjugaison qu’une meilleure relecture aurait pu assainir. La structure du roman Elle est linéaire et simple. Choix judicieux pour une plume en pleine naissance. Linéaire signifie simplement qu’on évolue étape par étape de manière chronologique. On parcourt la vie de Sara de ses neuf ans à l’accouchement de son unique enfant dans sa vieillesse. Excellent roman pour un lecteur qui a du mal avec les architectures compliquées, comme celle que Hemley développera dans « les jours viennent et passent ». Les personnages : Le paysage est ici dominé par les femmes : Sarah, Première Epouse, les coépouses, la guérisseuse pygmée, Lydie la seconde épouse du 3e et dernier mari de Sarah etc. J’ai aimé l’absence de compétition ou d’antagonisme entre le personnage principal, Sara, et ses personnages directement connexes. Une amitié belle et inspirante se lie entre Sarah et Lydie. Première Epouse resplendit par sa force de caractère, tandis que Sara, le personnage principal resplendit par sa discrétion et aussi, son abnégation. Etait-ce intentionnel… ? je vous mets au défi à la fin de la lecture, de donner le nom d’un personnage masculin… les hommes n’ont pas de prénom ou de nom ici. L’auteur les désigne simplement par leur statut « Fils Aîné », « le Vieux », « mon Grand-père » etc. l’auteure décrit une société dirigée par les hommes mais elles ne leur donnent pas de nom… on voit très bien que l’auteur-metteur en scène donne à l’être Femme, le pouvoir de Décision et même de Sagesse que cette société s’entête à ne pas lui reconnaître. Petit plus : J’ai beaucoup aimé le retour inattendu et inespéré du fils prodigue de Première Epouse, parti depuis longtemps explorer les terres d’autres mondes bien loin de l’Afrique… J’ai aimé ce personnage hors du commun dans une Afrique encore férocement traditionnaliste, et qui aura le toupet de choisir pour seule et unique femme Sarah la stérile. Toutefois, aussi attachant qu’il puisse paraître, je vous mets au défi de vous souvenir spontanément de son nom à la fin du roman… Chez Hemley, les hommes accompagnent simplement et c’est la Femme qui crée le Monde. Mon humble avis : Si vous tombez un jour par hasard sur ce livre, devenu rare, n’hésitez pas… Surtout si vous êtes un jeune auteur : Ce livre, tant dans sa structure que dans son niveau de langue, a l’humilité et les premiers pas que vous devriez à tout le moins imiter.

Analyse signée Danielle Eyango

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