Analyse · 12 / 22

Walaandé, l’art de partager un mari

de Djaïli Amadou Amal

Lecture
Danielle Eyango
Durée
6 min
Longueur
1 311 mots
Visuel : Walaandé, l’art de partager un mari
Mon analyse littéraire du roman « Walaandé, l’art de partager un mari » de Djaili Amadou Amal — photo

Walaandé est le 1er roman de Djaïli Amadou Amal paru en 2010 aux éditions Proximités au Cameroun, à Yaoundé. Plus sieurs fois édité, mon exemplaire est de l’édition de 2019. Roman de 142 pages. Genre : Fiction-Drame De quoi parle l’œuvre ? Ce roman ne traite pas de la polygamie. Il traite de l’institutionnalisation organisée et systémique, d’une interprétation psychologiquement aliénante et socio-culturelle de l’Islam. Cette aliénation volontairement initiée et déployée par les hommes, pour mieux servir leurs intérêts. La Polygamie est simplement ici le stade de football, l’aire de jeu, le MANEGE, que Djaïli a choisi pour planter la scène, et mieux illustrer par des exemples concrets, cette déviance calculée. Ces exemples concrets, ce sont les personnages : Vous avez l’impression de les toucher, de les sentir, ils ne semblent pas fictifs, ils ont l’air si réel… Imaginez-vous en train d’assister à une pièce de théâtre… Vous visualisez-vous… ? Fort bien. Vous êtes assis en spectateur, et vous admirez le décor traditionnel et très beau du podium, tout le monde est là, on attend le premier acte de la troupe de comédiens. Le spectateur c’est vous, le lecteur. Le magnifique décor traditionnel que vous admirez, c’est la polygamie : Le décor… La poudre aux yeux. L’essentiel est dans les différents Actes de la pièce de Théâtre donc, les différents thèmes que les acteurs vont aborder. La pièce de théâtre c’est le roman. Djaïli, l’autrice, est le metteur en scène. Les acteurs sont les personnages. Djaïli sait exactement ce qu’elle veut insinuer dans votre subconscient. Exactement. Cela peut être une révolte, un juste sentiment de colère, ou de protection, ou une volonté de dénonciation…. Elle veut vous prendre à témoin. Elle veut vous prendre pour témoin. Elle veut faire de vous l’écho de sa voix. Elle sait que ce qu’elle va dénoncer est insoutenable. Alors, pour que la pilule passe sans trop de douleur, elle met en scène une pièce de théâtre et se cache derrière les rideaux des coulisses, comme tout metteur en scène, et elle vous observe. A la fin de la représentation, vous vous levez et vous applaudissez à tout rompre, les larmes aux yeux, voyant dorénavant les choses autrement, et elle sourira l’air de rien. Elle a gagné. Djaïli est REDOUTABLE. Particularité et point fort : Le détail des tourments de chaque personnage : L’arrêt sur image La construction stratégique et étudiée des personnages La dénonciation d’une pléiade de fléaux orchestrés sous le couvert de l’Islam La suggestion fine et avec beaucoup de tact d’un meilleur respect de l’Islam La leçon à retenir : Oui, ici, les personnages tirent des leçons. Cadre spatio-temporel : L’histoire se déroule au siècle présent, dans une famille musulmane camerounaise, vivant à Maroua, dans le Nord du pays. Figures de style majeures : Anaphore et répétition. (Toujours, avec Djaïli…) Structure Je vais encore appeler votre imagination d’enfant pour mieux m’expliquer : Il fait nuit. Un silence règne. Un silence total comme il en règne parfois dans la nuit. Assis sur une natte, sous le gros manguier d’une concession, vous êtes aux pieds d’une conteuse : Votre grand-mère, qui aime à vous chuchoter des histoires dans la nuit, quand tout le monde dort. Vous l’écoutez fasciné, totalement subjugué. Elle pointe du doigt la grosse maison familiale où plus aucune lumière ne brille, et elle commence à vous murmurer le drame des personnes qui y vivent. Puis, elle se lève et vous tient par la main, vous entrez sans tousser, sans mot, dans la maison, marchant sur la pointe des pieds. L’index sur ses lèvres, elle vous fait des « chuuut ». Elle ouvre une première chambre dont la porte grince dans la nuit, de la douleur de Sakina l’émancipée, la rebelle : Le premier personnage dont elle veut vous parler. Vous n’entrez pas dans la chambre, vous restez au seuil de la porte et vous guettez par l’entrebâillement, et grand-mère murmure dans votre oreille les rêves brisés, la solitude de Sakina, les larmes de Sakina… Puis, vous tenant toujours par la main, elle reprend avec vous votre marche silencieuse dans le couloir. Toujours sur la pointe des pieds, c’est à dire avec beaucoup de tact, de pudeur et de douceur. Elle ouvre une 2e chambre : Celle de Nafissa. Ah Nafissa la fragile, mariée à 14 ans à peine, amoureuse en secret d’un autre, prise au piège. Vous la voyez gesticulant dans son lit, n’arrivant pas à trouver le sommeil, ah Nafissa la tourmentée… Puis, elle ouvre une 3e chambre : Celle de Djaïli, la désenchantée, Djaïli la naïve qui rêvait trop haut, qui rêvait trop mal… Puis elle ouvre une 4e chambre : Celle d’Aïssatou, la Daada Saare, la mère de la concession : Mariée à 12 ans à peine… Elle vous chuchote tout bas, son cœur tuméfié et ses désillusions. Soudain, mémé vous presse la main plus fort. Vous êtes au salon, le grand salon de la maison… Le cercle où le drame se discute, où le drame se joue… Puis, elle vous entraine vers une grande chambre. La plus imposante de la maison. « chuuut », poussant la porte de la chambre, on entend alors un bruit sourd, étouffé de sa propre douleur, un bruit profondément solitaire : C’est Oumarou le Chef de famille. Il ne dort pas ; face à la fenêtre, il est perdu dans ses pensées, au seuil de la porte, grand-mère vous chuchote ses tourments sous ses airs faussement virils, ses manques de confiance en lui, la solitude qu’il ne doit jamais avouer… C’est ainsi que Djaïli procède dans son récit. Un schéma simple. Résolument simple. Pas à pas. Un pas après l’autre. Une chambre après l’autre. Un personnage après l’autre. La puissance dans ce récit provient de l’arrêt sur image, la pause, la halte qu’elle fait sur chaque personnage. Avec des phrases courtes et digestes. Le style : prose poétique. En illustration, un court extrait : « Attendre ! S’il y a un mot qui peut résumer à lui seul sa vie, c’est attendre. Elle a passé sa vie à attendre. Attendre de grandir, attendre de se marier, attendre son tour pour voir son mari, attendre pour rétorquer, attendre qu’il change, attendre d’atteindre ses limites, attendre que ses filles grandissent, attendre pour partir, attendre pour vivre, attendre de mourir ». La répétition et l’anaphore (qui est aussi une forme de répétition, nous l’avions vu…) sont utilisées à profusion par Djaïli, pour corser la tension du récit, la tension de la douleur de ce qu’elle décrie, la tension de la gravité et de la réalité de ce qu’elle dénonce. Il ne faut pas que le spectateur-lecteur en doute… Vous devez VOIR, vous devez accepter que ce qu’elle vous montre existe. Vous devez OUVRIR LES YEUX. Alors elle insiste. Encore. Et encore. Et encore. Problématiques La polygamie est le décor choisi. Le thème central ici, est l’institutionnalisation organisée et systémique, d’une interprétation psychologiquement aliénante et socio-culturelle de l’Islam. Et l’autrice dénonce cette mauvaise interprétation de l’Islam à travers les points ci-après : La chosification des femmes du Sahel Chosification jusque dans leur sous-alimentation et malnutrition par rapport aux hommes L’analphabétisation organisée et systémique des femmes du Sahel La réduction aliénante et étroite de leur bonheur, de leur accomplissement et de leur épanouissement, à un seul et unique but : Le mariage Le refus institutionnel et légitimisé de leur liberté de penser, de rêver, de tomber amoureuse, d’espérer autre chose, de désirer mieux L’aliénation de leur sexualité à l’unique plaisir de l’homme La condescendance blessante des hommes vis-à-vis d’elles, un peu comme l’esclavagiste Blanc qui disait « bon nègre ! » en caressant la tête de son esclave… L’hypocrisie et la souffrance de ces femmes dans la polygamie. Ces femmes qui y sont plus par contrainte que par libre adhésion à la polygamie… La précarité même de ce St –Graal qu’est le mariage, une fois que vous l’obtenez Un Islam instrumentalisé dans l’intérêt des hommes. Mon avis : Un roman à lire et à relire. Une douleur révoltante.

Analyse signée Danielle Eyango

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