Volet II : Son art de la comparaison sur le plan artistique & son art dans la description Nous avions commencé à évoquer hier l’art de la comparaison d’Aimé Césaire et comment il la déploie dans la sémantique des mots de son texte. Tout ceci fait partie de sa technique de description. Césaire est un Monstre dans la description. Nous en parlerons cette nuit. Commençons avec l’analyse de la comparaison sur le plan artistique. « La misère, on en pouvait pas dire, s’était donné un mal fou pour l’achever. Elle avait creusé l’orbite, l’avait fardé d’un fard de poussière et de chassie mêlées. Elle avait tendu l’espace vide entre l’accrochement solide des mâchoires et les pommettes d’une vieille joue décatie. Elle avait planté dessus les petits pieux luisants d’une barbe de plusieurs jours. Elle avait affolé le cœur, voûté le dos. Et l’ensemble faisait parfaitement un nègre hideux, un nègre grognon, un nègre mélancolique, un nègre affalé, ses mains réunies en prières sur un bâton noueux. Un nègre enseveli dans une vieille veste élimée. Un nègre comique et laid. Et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant. Il était COMIQUE ET LAID, COMIQUE ET LAID pour sûr. J’arborai un grand sourire complice… Ma lâcheté retrouvée ! » N’avez-vous pas l’impression d’être face à un puissant tableau de peinture… ? là, en face de vous… ? c’est cela le génie de Césaire. Sa comparaison est de l’art dans toute sa splendeur ; il compare la misère à un être humain. Il personnifie la misère. Sous sa plume, elle acquiert soudain des émotions et même des mouvements d’humeur « la misère, on ne pouvait pas dire, s’était donné un mal fou pour l’achever ». Là dans mon imaginaire infantile de 8 ans, je voyais cette misère essuyer d’un revers de la main la sueur sur son front, exténuée… « un mal fou… » La misère devient subitement un sculpteur sui ponce, rabote, et creuse la statue de ce nègre assis dans un tramway. La tension que crée la personnification de la misère, dans ce texte, oui, la Tension est inouïe. Vous lisez une description… sans vous ennuyer. Incroyable. A aucune ligne, vous ne vous ennuyez. Césaire réussit magistralement à créer de la Tension, du Mouvement, du Souffle, du Suspense… Dans une simple description. Pour qui s’exerce à l’écriture littéraire sait ô combien il est DIFFICILE DE CAPTIVER LE LECTEUR DANS UN PASSAGE DESCRIPTIF. Mais le Maître Césaire vous y accroche par les tripes. Tout ce texte n’est qu’une description. La description d’un ouvrier nègre qui revient probablement d’une journée harassante de boulot, et qui s’assoit, épuisé, dans un tramway. Aussi basique et insignifiant que cela. Mais vous haletez à chaque ligne : Ici réside la magie de la prose poétique ou de la poésie en prose. Autre chose dans la description de Césaire, et je l’ai évoqué hier : IL PREND SON TEMPS. Césaire est détailliste, et minimaliste. On dirait une fourmi qui farfouille et s’arrête sur chaque recoin de ce nègre. Et à aucun moment, la profusion de détails ne vous ennuie. Tout le texte est une poésie en prose ou peut-on encore dire, une poésie libre, c’est-à-dire qu’elle ne respecte pas le classicisme lyrique de la poésie en vers. On verra un jour les différentes déclinaisons de la poésie. Je ne veux pas entrer dans la profondeur du message subliminal de Césaire dans le cahier d’un retour au pays natal, et qui est ici résumé un peu dans le lâché de phrase « j’arborai un grand sourire complice… ma lâcheté retrouvée ! » On a vu hier comment Césaire s’approprie le mot nègre du colon raciste. Il l’assume et même il le sublime. Dans toute sa laideur et sa misère, ce Nègre dans ce tramway est sublime. Sublime de dignité, d’humilité et de vérité, d’authenticité ; contrairement à lui, Césaire, le bon nègre de maison, le nègre lâche et totalement déraciné qui, honteux de voir assis en face lui, la véritable condition de ses frères, préfère la fuir et en rire. 2 hommes Africains sont ici présents, chacun d’un côté du miroir.



