Analyse · 19 / 22

La procession des charognards

de Mutt-Lon

Lecture
Danielle Eyango
Durée
9 min
Longueur
2 007 mots
Visuel : La procession des charognards
Mon analyse de « La procession des charognards » de Mutt-Lon — photo

■ Présentation générale de l’oeuvre: Particularité/ Point fort C’est le deuxième roman de l’auteur. Il a paru en 2015 aux éditions Clé à Yaoundé au Cameroun. Ce roman ne semble pas très connu du grand public, dû manifestement à une promotion et une distribution questionnables de l’éditeur. Il traite « en apparence » (vous comprendrez les guillemets plus bas) de la vie insoupçonnée d’un groupe secret de pilleurs de tombes, dans un village Bassa. Comme à son habitude, l’auteur s’intéresse ici, une fois de plus, au côté caché et non révélé des choses. Toutefois, contrairement à « Ceux qui sortent dans la nuit » et « Les 700 aveugles de Bafia », il n’y a pas d’intrigue ici en tant que tel. Humblement, je m’explique : L’intrigue est un nœud dans lequel sont liés plusieurs personnages, et duquel ils doivent se tirer. Alors l’auteur enchaine les incidents, et les actions dans ce nœud. Il faut une situation majeure qui vient perturber la vie des personnages : Une vengeance suite à un tort, ou une faute, un adultère coupable à ne pas démasquer, une guerre socio-politique, cela peut être même une guerre chimique, un sacrifice pour un but précis alors le ou les héros vont rencontrer des obstacles/ péripéties/incidents sur leurs chemins, un amour interdit, une conspiration etc. Je vais m’expliquer encore de façon enfantine (c’est parce qu’en classe, je ne comprenais jamais d’un trait, jamais. Je me souviens des moqueries et de l’exaspération de mes camarades « mais qu’est-ce qu’elle peut être bête » et longtemps j’y ai cru. N’eut été la patience des prêtres jésuites de Libermann, je n’aurai jamais compris bien des notions ; alors à la fin des cours, le Padre m’instruisait seule et lentement, c’est pourquoi j’ai le réflexe d’expliquer les choses de manière enfantine « tu n’es pas stupide, ce sont eux qui sont pédants » disait le prêtre en retroussant ses manches et en recommençant le cours à zéro). Alors, en langage imagé d’enfant, c’est quoi une intrigue… ? Vous voyez, lors d’une fête, quand on danse en cercle ? On se tient souvent soit par la main, soit par par les reins, soit par les épaules et on danse en cercle, parfois on fait le tour de la salle et des invités s’invitent dans le cercle, vous voyez… ? Très bien. Le cercle là, dans lequel les invités/ personnages sont liés l’un à l’autre d’une manière ou d’une autre, c’est l’intrigue. En termes simples, le problème à résoudre. On court quel danger ? Quelle épée de Damoclès pèse sur nos têtes ? Les personnages dansent dans le cercle, c’est-à-dire, ils se démènent tant bien que mal pour sortir du nœud dans lequel ils sont coincés, et liés l’un à l’autre d’une manière ou d’une autre. Les invités qui rentrent dans le cercle pour danser avec nous, et donc, qui n’étaient pas dans le cercle originel quand on a commencé la danse, ce sont les incidents/ les péripéties/ les événements, que les personnages ne prévoient pas et qui leur tombent dessus. Mais ils dansent quand même avec eux, parce que ceux-là ont aussi été invités au mariage. Vous les voyez n’est-ce-pas… ? Au fur et à mesure que le cercle progresse au milieu des tables, ils s’invitent dans le cercle et se mettent entre les danseurs originaux/les personnages : Ils corsent et gonflent le cercle. Ils sont des événements qui donnent une tension et un spectre plus large à l’intrigue. Le mariage c’est le roman, et l’organisateur du mariage, c’est l’auteur. Il organise comme il veut. Il impose aux personnages, des événements avec lesquels ceux-ci doivent tant bien que mal vivre ou se tirer, car ces événements font aussi partie du roman. Le danseur vedette qui est toujours devant, vous voyez celui qui dans les fêtes met toujours l’ambiance, se lève et commence à créer le cercle pour chauffer la salle, parfois l’organisateur du mariage-roman l’invite exprès parce qu’il sait que grâce à lui, sa fête sera mémorable, celui-là c’est le leader : Le héros du roman. Il est devant parce que c’est lui qui porte tout le cercle, s’il s’arrête de danser, les autres invités refroidissent d’ardeur. C’est sur lui que repose principalement le cercle, le nœud, l’intrigue. Donc pour l’intrigue : Il faut une situation, un nœud ou un problème dans lequel sont empêtrés le héros et les personnages connexes, et duquel ils doivent à tout prix se tirer. Il faut un héros, il faut un adversaire ou des vents contraires. Il faut un enchaînement de péripéties ou d’incidents qui tombent sur la tête de notre héros. En se basant sur cette définition classique de l’intrigue, dans le roman « la procession des Charognards », il y a bien une situation perturbante qui tombe sur notre héros Christian Ngombi : Il est initié à son insu dans le pillage mystique des tombes. Et le seul événement auquel il participe c’est le pillage de la tombe de son propre père. Y a-t-il plus perturbant que cela… ? Non. On est bien d’accord. Pour une perturbation, c’ en est une. Toutefois, notre héros n’a pas vraiment une péripétie de dangers sur sa route… Ni une pléiade d’adversaires/vents contraires, qui le guettent ou veulent en découdre avec lui. Celui qui aura tout cela, donc toutes les caractéristiques d’une intrigue, c’est le personnage connexe et ô combien charismatique qu’est Otto Makang, l’oncle de notre héros. ■ Point fort: Et c’est ici que se déploie la capacité de génie d’un auteur (ce type d’intrigue à un degré beaucoup plus soutenu et complexe, Hemley Boum l’applique aussi avec maestria dans son dernier roman « les jours viennent et passent » que j’analyserai pour vous dans les prochains jours »): En effet, comment captiver le lecteur sans intrigue ? Sans qu’il y ait véritable danger ou épée de Damoclès sur le héros ? Sans que ce dernier ne court après quelque chose ou après le temps ? Sans que quelque chose ou danger ne court après lui ? Comme dans « ceux qui sortent dans la nuit » ? Car oui, c’est possible qu’un roman n’ait pas d’intrigue. C’est possible. Et il faut donc être un grand auteur pour tenir le lecteur captivé et en haleine. Parce que, quand bien même c’est Otto Makang qui a des événements et incidents en face de lui, ces dangers/incidents/vents contraires font partie du passé. Un passé qui ne porte aucune menace transmissible à notre héros. Donc, ils n’ont aucun impact, ni éventuelle catastrophe sur notre héros. Otto se raconte simplement. Ici, le seul principal adversaire du héros c’est lui-même : Christian Ngombi veut se suicider, parce qu’il vient de profaner le cadavre de son propre père. Il est perturbé psychologiquement. Son oncle Otto Makang l’a initié dans le pillage mystique des tombes, le rite particulier du désossement des cadavres dans la nuit, pour en revendre les os dans le marché obscur de la science. Notre héros envoûté par son oncle (car, il faut d’abord envouter un futur pilleur de tombe pour qu’il ne parle pas, et pour qu’il entende le son du cor mystique qui l’appelle la nuit, pour rejoindre les autres adeptes de l’exhumation des cadavres), notre héros, participe au désossement du cadavre de son propre père. Traumatisé, il veut se suicider, car il ne sait comment vivre avec cette double identité, il a peur de ne pouvoir l’assumer. Voici l’intrigue. Elle est plus psychologique que liée à un enchainement d’événements sur le héros. 98% du roman se centre sur Otto Makang : Pour remonter le moral de son neveu, il lui raconte sa propre histoire. Ce roman, c’est les mémoires d’Otto Makang, ses confessions jamais avouées auparavant. ■ Thèmes: Une fois encore, Mutt-Lon remet ça avec ce que j’appelle la tactique de la poupée russe, c’est tellement caractéristique de lui que cela semble couler de source : Le récit d’Otto Makang va toucher à l’histoire du Cameroun (souvenez-vous, je vous avais dit que cela faisait partie de la génétique littéraire de Mutt-Lon : Réécrire l’histoire du Cameroun, ou plutôt la vraie histoire, celle qu’on n’enseigne pas dans les livres d’écoles). Les mémoires croustillantes d’Otto qui se raconte, ne sont en fait qu’un leurre, un appât mis en avant par l’auteur, pour attaquer le sujet qui lui tient à cœur : l’Histoire cachée de l’indépendance du Cameroun, les dessous de tables inconnus du public. S’il y a une chose que j’apprécie chez Mutt-Lon, c’est sa ruse ; le décor trompeur qu’il plante. On dirait un DJ qui vous promet de l’Ambassi-Bé mais qui à un moment de la fête, opère un glissement vers l’Esèwè. Si vous n’êtes pas attentifs, vous continuerez à danser, parce que les sonorités se ressemblent apparemment. Vous continuerez de danser… C’est là où Mutt-Lon devient dangereux. Il vous fait danser… Donc acquiescer. Il suggère sans l’air d’y toucher, et vous dansez de son côté sans vous en rendre compte. Mutt-Lon touche ici :

  • Le point du viol de la Mémoire Collective
  • Les indépendances vues par un pilleur de tombe Otto Makang, un personnage ordinaire inconnu au contraire des grands héros de l’histoire du Cameroun, mais qui nous emmène dans des sortes de vestiaires de cette indépendance
  • La fourberie du colon dans son initiative d’usurpation et de pillage des secrets de la tradition africaine, le colon représenté ici par un pharmacien Français
  • Les corruptions du système politique néo-indépendant, représenté ici par un Ministre (membre de la secte secrète des 9 pilleurs de tombes)
  • La lutte des héros nationalistes de l’UPC
  • La participation encore jamais entendue des pilleurs de tombes Bassa dans cette lutte pour l’indépendance du Cameroun
  • Le rôle fourbe de l’Eglise dans la domination continue des peuples néo-indépendants ici représenté par un Curé Français qui est aussi un agent d’information, etc.
  • Le rôle quasi incestueux de l’Eglise dans la colonisation et le maintien psycho-social de la dépendance des peuples néo-indépendants.

Sur 175 pages, Otto se raconte de la page 31 à la page 170. L’épicentre du roman c’est lui. Il y a souvent dans les fêtes, un danseur imprévu qui danse tellement bien qu’il ravit la vedette au leader-héros : C’est Otto.

■ Schéma narratif:

La structure du roman est vraiment des plus simples, comme si l’auteur n’a pas voulu en rajouter sur une intrigue déjà assez rocambolesque de pillage de tombes.

Les 4 chapitres coïncident ici avec le schéma narratif du roman.

Chap 1 : L’envouté, pages 1-30, notre héros Christian Ngombi est initié dans l’exhumation des cadavres

Chap 2 : Le maquisard et chap 3 : Le pilleur, donnent la parole à Otto Makang, p 31-170

Chap 4 : le successeur, page 171-174, Décision propre du héros face à son destin, va-t-il l’accepter ou va-t-il chercher un moyen de s’en défaire ? (Drame psychologique).

■ Situation finale:

Mutt-Lon encore, comme dans ses romans, se défile pour laisser le lecteur face à un choix. Et la pire question vous assaille : Est-ce si mauvais que cela l’exhumation des cadavres… ? Cette vie double et secrète est-elle si blâmable… ?

L’organisateur du mariage-roman vous a roulé dans la farine, c’est à la fin de la fête que vous réalisez que vous dansiez sur l’Esèwè depuis le début, et vous n’êtes plus si sûr d’aimer encore tant que cela l’Ambassi-Bé… A vous de vous décider à la fin de votre lecture.

On remarque une absence volontaire de stigmatisation de la tradition et de ses rites, comme dans tous les romans de Mutt- Lon.

Il ne prend pas position à la fin, il se limite à poser le débat et à laisser le lecteur dans une réflexion et une décision personnelles.

■La construction des phrases est simple et propre à Mutt-Lon : strict minimum, adverbe ou adjectif uniquement si nécessaire. Mutt-Lon ne verse pas dans l’hyperbole ou la caricature. Il demeure résolument simple : Sujet + verbe + complément. Un mot n’est là que s’il est nécessaire ; pas d’exagération inutile. Une écriture dépouillée et résolument simple, au service d’une intrigue atypique : voilà une caractéristique de Mutt-Lon.

■ Mon humble avis : Au risque de me répéter, à côté d’un Mongo Béti, on devrait tous avoir un Mutt-Lon au chevet du lit. Roman disponible auprès de Legrandvidegrenier ( page facebook).

Analyse signée Danielle Eyango

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