Analyse · 18 / 22

Les 700 aveugles de Bafia

de Mutt-Lon

Lecture
Danielle Eyango
Durée
7 min
Longueur
1 567 mots
Visuel : Les 700 aveugles de Bafia
Mon analyse de « Les 700 aveugles de Bafia » » de Mutt-Lon — photo

( En quoi consiste l’analyse littéraire d’un roman ? Un roman est une œuvre narrative en prose. Analyser un roman revient à le lire de façon méthodique, et en faire un commentaire composé qui ressortira :

  • Le sens du roman,
  • Le mode de narration de l’auteur
  • Le schéma narratif du roman
  • Les éléments constitutifs du roman : les personnages, l’intrigue et sa forme (unique ? complexe ? enchâssée ?), le cadre spatio-temporel

( Présentation du roman

Il s’agit du troisième ouvrage de Mutt Lon, auteur du célèbre « ceux qui sortent dans la nuit » paru aux éditions grasset en 2013, et qui avait obtenu le prix Ahmadou Kourouma en 2014.

Les 700 aveugles de Bafia, paru aux éditions Emmanuelle Collas le 17 janvier 2020, est un récit de 258 pages, qui mêle à la fois Satire, Aventure et Histoire. Ce roman s’inscrit dans un registre particulier qui semble bien être la génétique littéraire de Mutt Lon à savoir : la réécriture de l’histoire du Cameroun sous forme romancée.

( De quoi parle l’œuvre

Dans ce troisième roman, Mutt Lon lève le voile sur un génocide occulté et effacé des livres d’histoire, et qui s’est déroulé dans les villages de Bafia, lors de la mission du Docteur Jamot, célèbre jusqu’aujourd’hui dans nos écoles en tant que héros de la lutte contre la maladie du sommeil.

Le lourd secret de la mission de Jamot est ici mis à nu, à savoir près de 700 indigènes frappés de cécité sous le coup d’un mauvais dosage, lors des expérimentations de l’équipe de Jamot. Un drame qui s’inscrit dans le long sillon des violences coloniales, et qui a effectivement eu bel et bien lieu. Voici le coté historique du roman.

Le coté Aventure est ici, la romance qui porte avec beaucoup de divertissement et d’humour, le drame réel qui s’est passé : Face à la cécité ambiante dans les villages, les indigènes se mettent en colère et une révolte s’enflamme.

Les équipes du Dr Jamot sont alors obligées de se terrer et de se cacher dans les brousses, aidées par quelques domestiques indigènes restés fidèles. La nièce de Charles Atangana est une infirmière dans l’une de ces équipes.

Jamot, qui est resté en ville, reçoit un ultimatum de Charles Atangana : Ce dernier lui donne dix (10) jours pour ramener sa nièce saine et sauve, sinon il ira lui-même faire la guerre aux Bafia qui retiennent sa nièce captive. Pour éviter une terrible guerre tribale qui détruirait politiquement et de manière irrévocable sa mission, Jamot demande à Damienne d’infiltrer la forêt Bafia et d’en extraire Edoa, la nièce de Charles Atangana. Telle est l’intrigue.

Damienne réussira-t-elle sa mission dans les délais impartis… ? Trouvera-t-elle Edoa… ? Et Charles Atangana, dans sa colère, tiendra-t-il parole et attendra-t-il dix jours ? Quel sort va-t-il réserver à Jamot ? Que va-t-il arriver à Damienne, cette Française perdue au milieu d’une brousse qu’elle découvre pour la toute première fois… ? Face à quels dangers sera-t-elle confrontée…?

( Le cadre spatio-temporel : Le décor est planté simplement et sans équivoque. L’histoire se déroule en 1929 dans les villages de Bafia au Cameroun, dans une Afrique coloniale.

( Temps de conjugaison : Principalement l’imparfait, le passé simple, le présent de l’indicatif.

( La structure du roman

Le schéma narratif du roman est très simple à suivre :

( Situation initiale : 32 ans après le drame, Damienne revient au Cameroun, et par ses souvenirs, le personnage nous plonge dans l’histoire et les enjeux de 1929.

Et quand on entre dans le contexte de 1929, qui fait 95% du roman, voici de façon très simplifiée le schéma :

Narration de l’intrigue———- Saut dans un passé proche par les souvenirs de Damienne, qui lève un pan sur sa propre vie ————Retour à l’intrigue—————-Saut dans un passé proche par les souvenirs de Damienne, qui lève un pan sur sa propre vie————–Retour à l’intrigue.

Et ainsi de suite.

( Les personnages : L’auteur campe ici des personnages principaux. En effet, pour moi il n’y a pas ici un mais trois personnages principaux :

  1. Ndongo le pygmée, qui sert de guide à Damienne dans la forêt de Bafia. Ce personnage hautement charismatique, et qui corse le récit, a sa science, sa religion et sa philosophie à lui. Et il la porte fièrement. Il représente l’Africain non aliéné et non dilué par la science du colon.

  2. Damienne Bourdin. Ce personnage n’est pas si futé, ou intelligent que cela, elle est le vilain petit canard et la ratée de sa famille. Mais elle est la patronne ou se veut la patronne de la mission de sauvetage, donc la patronne de Ndongo (Sourire… je vous dirai pourquoi je souris). Entre ces deux personnages, se crée la dialectique du maitre et de l’esclave ; Damienne est à la merci de Ndongo dans cette forêt qu’elle ne connait pas. En fait c’est lui le maitre de la mission. C’est lui qui dit quand, où et comment se déplacer. Damienne se retrouve protégée par cette Afrique indigène qu’elle vient « sauver »

  3. Edoa, la nièce de Charles Atangana : Personnage fascinant et caractériel. Bien qu’intervenant à partir de la page 157, et non pas au tout début du roman, ce personnage est clé, et magnifique d’émancipation et d’assurance.

( Les péripéties et les coups de théâtre : Il y en a en profusion dans ce roman.

( La situation finale : Mutt Lon boucle avec maestria son schéma narratif. Pas de fin bâclée ou faite à la hâte.

( Le souffle : Mutt Lon a du souffle. J’explique toujours de façon enfantine, on comprend mieux. Vous voyez lorsqu’un sportif fait du 100m ou 400m… ? Très bien. Maintenant visualisez bien comment il joue avec sa respiration pour tenir sur la distance et ne pas lâcher.

Par analogie, le souffle littéraire n’est pas si différent de cela : Aucune page niaise ou ennuyeuse, aucun relâchement dans la tension du récit. Mutt Lon ici sprinte sur du 258 pages en vous tenant en haleine. Aucun relâchement dans la tension du roman. Aucune phrase bâclée. Aucun mot superflu. De la situation initiale à la situation finale, il sprinte sans sortir de son couloir : Maitrise parfaite du fil de l’histoire et de l’intrigue. On n’est pas perdu dans le récit, parce qu’il ne nous perd pas, il court droit devant lui avec suspense et aventure, et il boucle l’histoire dans une chute sans équivoque à ligne d’arrivée, sous nos applaudissements. Un chef-d’œuvre.

( Les phrases : simples, courtes. Pas de longues phrases qui perdent le lecteur. Pas d’envolées lyriques qui alourdissent l’évasion.

( L’intrigue peut être vue comme complexe, simplement parce que les destinées de plusieurs personnages se croisent : Ndongo, Damienne et Edoa. Mais l’intrigue en elle-même n’est pas complexe dans son fil historique, c’est-à-dire qu’elle n’est pas du tout difficile à suivre et à comprendre.

( Les thématiques

Les personnages du roman sont pensés et calculés. Rien n’est anodin. Et leurs histoires personnelles constituent 80% des thématiques de ce roman. Mutt Lon aime beaucoup ce que j’appelle la tactique de la poupée russe. Vous savez cette poupée qui renferme à l’intérieur une poupée, qui elle aussi, en renferme une autre et ainsi de suite.

Qui se limite à la thématique globale de la violence coloniale aura loupé 90% des problèmes que soulève ce roman. Ce n’est qu’un arbre qui cache d’autres sous arbres tout aussi énervants et perturbants (j’ai eu envie de gifler un personnage représentant le bon nègre de maison, tout le contraire de Ndongo). Nous avons ici, comme thématique entre autres (il y en a beaucoup) :

  • L’auteur défend la science, la spiritualité, la philosophie, et même le dialecte propres de l’Afrique. Ndongo n’a pas besoin de se convertir à la culture de Damienne, d’ailleurs ici la sienne semble si pâle à côté de celle de Ndongo…
  • Les esbroufes et tocades à la Religion, qui fait des africains, selon l’auteur, de bons nègres de maison totalement aliénés de leur propre identité.
  • La remise en cause des héros enseignés dans nos livres d’histoire à l’école : Dr Jamot, et du contenu même de nos livres d’histoire.
  • Le viol de la Mémoire Collective.
  • L’Africain digne et le Nègre de maison : 2 choix sont ici comme présentés au lecteur.
  • Le colon qui vient être le supérieur hiérarchique et le patron de l’Africain en Afrique, alors qu’il est lui-même un raté dans sa propre culture et sa propre éducation européenne. Parfois, il n’est même pas si diplômé que cela (voilà pourquoi je souriais plus haut…). Une problématique qui dérange parce qu’encore trop actuelle.
  • Damienne et Edoa, entre ces deux femmes, la différence est frappante… Mais je vais vous laisser la découvrir (sourire)

( Mon humble avis

J’avais déjà partagé mes impressions dans une vidéo-note sur les 700 aveugles de Bafia. C’est un chef-d’œuvre à lire par tout Camerounais et Africain. Un roman qui a toute sa place dans nos programmes scolaires et mérite d’être enseigné à la jeune génération. Mutt-Lon confirme ici, sa place stratégique dans la littérature camerounaise et afrodescendante. A côté d’un Mongo Béti, on devrait tous avoir un Mutt Lon.

Je vous ferai ressortir en conclusion, les CONSTANCES du style littéraire de Mutt Lon, après qu’on ait analysé ses trois œuvres.

Vous savez, ce qui peut vous faire reconnaitre un Mutt Lon, quand bien même les 1ère et 4e de couvertures seraient complètement arrachées, et que vous n’ayez même pas le titre sur l’une des pages. Ce qui peut vous faire tiquer en vous disant : « ça… Ça doit être Mutt Lon. »

Analyse signée Danielle Eyango

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