Analyse · 20 / 22

Ceux qui sortent dans la nuit

de Mutt-Lon

Lecture
Danielle Eyango
Durée
7 min
Longueur
1 500 mots
Visuel : Ceux qui sortent dans la nuit
Mon analyse de « Ceux qui sortent dans la nuit » de Mutt-Lon — photo

Analyse littéraire du roman « Ceux qui sortent dans la nuit » de Mutt-Lon Ø Présentation du roman « Ceux qui sortent dans la nuit » paru aux éditions grasset en 2013, est le premier roman de Mutt Lon. Il a obtenu le prix Ahmadou Kourouma en 2014. Il traite principalement d’un usage scientifique et codifié de la magie africaine, pour le développement socio- économique, intellectuel de l’Afrique et son rayonnement dans le monde. Ø Genre « Ceux qui sortent dans la nuit » est un roman d’aventure et à suspens, on dirait même un polar qui se joue dans un univers mystique. Ø De quoi parle l’œuvre (Résumé) Alain Nsona veut venger la mort mystérieuse de sa petite sœur Dodo. En effet, celle-ci lui a révélé avoir subi le courroux d’une meute d’éwusu, c’est-à-dire les sorciers qui sortent dans la nuit. Pour la venger, Alain Nsona se fera lui-même initier à la sorcellerie et deviendra un éwusu. Toutefois, son projet se trouve transformé totalement par l’académie de sorciers en question ( la meute), qui lui impose d’œuvrer avec eux pour un objectif scientifique bien plus grand, qui propulsera l’Afrique au même niveau scientifique que les autres continents. Pour cela, Alain Nsona, qui est déjà lui-même un éwusu, devra remonter le temps et rentrer en 1705, dans un village Bassa, apprendre auprès d’un certain Jam Liba, un chasseur, le secret de la dématérialisation des objets, et ramener ce secret à l’académie des sorciers. Le temps est compté car Jam Liba mourra à la prochaine saison des mangues… C’est quoi exactement la dématérialisation des objets ? Il s’agit simplement d’une technique de multiplication invisible d’un même objet. Ce qui fait que le sorcier peut facilement contrôler le déplacement d’un objet dans l’espace, parce qu’il aura pu par exemple, multiplier plusieurs fois un même wagon pour le transporter tout le long d’une trajectoire précise. C’est ce secret qu’Alain Nsona doit aller chercher en 1705 et ramener aux éwusu. Alain réussira-t-il à ramener ce secret aux sorciers… ? Et si les villageois de 1705 se rendent compte de la supercherie… Car Alain Nsona le jeune éwusu ne parle pas le Bassa ancien de 1705… Et si Jam Liba le redoutable chasseur s’en rend compte… ? Alain reviendra t-il sain et sauf de cette mission périlleuse ? Quelle révolution scientifique les éwusu veulent réellement opérer avec le secret de Jam Liba ? Ø Le cadre spatio-temporel : Deux époques sont ici superposées : 1705 et 2011 au Cameroun, et dans 2 Cameroun: Un Cameroun originel qui n’avait pas encore connu la colonisation, et un Cameroun contemporain totalement aliéné à sa propre culture. Toutefois, on remarque la mention de 2011 une ou deux fois pas plus… Un peu comme si l’auteur suggérait que la révolution en question pouvait avoir lieu, maintenant, demain, à n’importe quel moment, le plus tôt possible… Ø Temps de conjugaison : Principalement l’imparfait, le passé simple, le présent et le passé composé de l’indicatif. Ø La structure du roman Scène initiale : Alain Nsona enterre sa petite sœur, puis il force sa grand-mère à lui dire toute la vérité sur les éwusu. Le schéma ici est progressif, comme une sorte de pédagogie, le cœur même du roman, c’est-à-dire l’intrigue autour de la dématérialisation des objets, ne débute qu’à la page 108, sur les 307 pages qui constituent le roman.

  1. Pages 11 – 18 : Alain Nsona confronte sa grand-mère
  2. Pages 18-80 : a) Récit de la grand-mère sur l’initiation de Dodo à la sorcellerie et les aventures astrales de la petite fille, b) Récit de la grand-mère sur sa propre initiation à elle-même lorsqu’elle était enfant.
  3. Pages 80-90 : Initiation d’ Alain Nsona à la sorcellerie.
  4. Pages 90-108 : Filature d’Ada, un grand éwusu, par Alain Nsona qui veut le tuer pour venger la mort de sa sœur Dodo.
  5. Pages 108-131 : Exposé des éwusu à Alain Nsona sur l’objet de leur quête et leur objectif d’une révolution scientifique grâce à la sorcellerie. (C’est ici qu’on entre dans le vif de l’intrigue).
  6. Pages 131-166 : Initiation d’Alain Nsona dans le voyage dans le passé, en 1705, par l’académie des éwusu avec en tête, Ada.
  7. Pages 167-300 : L’intrigue proprement dite. Alain Nsona est maintenant en 1705 et doit ramener aux sorciers qui l’attendent, en 2011, le secret de la dématérialisation des objets.
  8. Pages 301-307 : Scène finale, et clôture volontairement semi-ouverte de l’auteur, qui semble laisser le lecteur face à un choix… § Les personnages : Même si le personnage principal est bien évidemment Alain Nsona, l’auteur lui colle des co-équipiers tout aussi présents et imposants, au fur et à mesure qu’on progresse dans le récit : La grand-mère ( de la page 11 à la page 80), c’est elle qui parle, elle est omniprésente ; le sorcier Ada ( de la page 108 à la page 131), c’est lui qui parle ; Jam Liba, de la page 167 à la page 300. Jam Liba est un personnage crucial dans ce récit, sa science et sa ruse agrémentent considérablement le séjour d’Alain Nsona en 1705. Le suspense est ici à son comble. § Les péripéties et les coups de théâtre : Je me suis régalée ! il y a des scènes où je poussais carrément des cris. Mutt Lon est progressif dans le suspense, et excelle ici dans l’inattendu. § Le souffle : J’ai déjà parlé du souffle de Mutt Lon. Dans « Ceux qui sortent dans la nuit », son souffle est tout simplement phénoménal. Il sprinte ici sur 307 pages, avec un suspense qui n’a pas de répit. Il n’ y a aucune pause dans le suspense. On demeure en action permanente. Sa maitrise parfaite du fil de l’intrigue, tout au long des péripéties d’Alain est tout simplement magistrale. Mutt Lon ne sort jamais de son couloir. Il ne se perd jamais. Mutt Lon sprinte, il n’arrête pas de sprinter. § Les phrases : Elles sont parfois longues à cause des récits initiatiques de certains personnages. C’est pourquoi, j’apprécie ici la simplicité dans la construction des phrases. Encore une fois, on peut écrire du très bon Français sans qu’il soit forcément lourd. Les phrases se dévorent et se digèrent d’une traite. § L’intrigue est définitivement complexe : plusieurs personnages ici se croisent et se racontent. Leurs récits se superposent, et créent comme un agréable jeu de cartes. L’intrigue en elle-même, était déjà assez complexe à suivre, c’est pourquoi, et avec justesse, l’auteur évolue de façon pédagogique, ainsi qu’on l’a vu dans le schéma narratif du roman. Cette évolution par étapes, donne une agréable fluidité à l’intrigue, et une compréhension aisée. Ø Les thématiques Vous vous souvenez de la tactique de la poupée russe… Eh bien, Mutt Lon n’en démord pas. Encore une fois, ses personnages sont bien pensés et calculés et représentent chacun une sorte de problématique que l’auteur pose, sans apparemment prendre parti… mais en prenant parti quand même (sourire). Plusieurs thématiques s’entrecroisent ici, entre autres :
  • Une jeunesse déracinée et qui n’est pas à l’écoute des vieux : Alain Nsona, s’il veut atteindre son objectif, doit se ressourcer auprès de sa grand-mère au village… Là où il n’allait pas très souvent. Il y a ici comme un reproche fait à la jeune génération, de laisser mourrir la culture et la tradition parce qu’ils ne se rapprochent pas de leur village, de leurs parents, de leurs racines.

  • L’auteur défend la sorcellerie comme étant simplement une science, une science propre à l’Afrique mais qui est mal appréhendée et mal vue à cause de la modernisation, et ce, depuis le colonialisme. Il semble militer pour une réappropriation des secrets de la sorcellerie, par les Africains, pour un bond scientifique et économique de tout le continent.

  • Des taloches à l’Eglise, en effet dans le roman, des personnages comme des diacres ou des anciens d’église sont des éwusu la nuit, une sorte d’hypocrisie ambiante…

  • Alain Nsona devient éwusu simplement pour venger la mort de sa petite sœur, alors qu’avec cette nouvelle nature, il peut changer le pays, le continent, le monde… L’auteur semble reprocher à ceux qui possèdent, intacte, cette science de l’Afrique de la gaspiller à de petites fins égocentriques, et de ne même pas initier les jeunes générations. En effet, ici, la grand-mère et Ada qui initient le jeune Alain, semblent représenter ces gardiens de la tradition, mais contrairement à ces derniers, Ada et la grand-mère ne cachent pas leur savoir. Ils le montrent à Nsona, et même, Ada invite Nsona à regarder plus loin et plus haut…. Comme une invitation claire aux éwusu d’user de leur savoir pour le rayonnement de l’Afrique.

Ø Mon humble avis

« Ceux qui sortent dans la nuit » est le premier roman que j’ai lu de Mutt Lon (et dire que j’hésitais à l’acheter, c’est la distributrice qui m’a convaincue😂😂😂😂). J’ai commencé à le lire… Et j’ai oublié de manger !

Ce roman époustouflant de simplicité et d’ingéniosité dans l’intrigue, est un classique de la littérature afrodescendante. Un chef d’œuvre. Il vous le faut à tout prix à votre chevet du lit.

Analyse signée Danielle Eyango

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